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L’art d’aider [ Robert R Carkhuff]

mercredi 22 septembre 2010, par Jeanne HILLION

L’art d’aider [Broché]

Robert R Carkhuff (Auteur), Richard M Pierce (Auteur), John R Cannon (Auteur)

traduction par M. Bertrand et al. Montreal :

# Broché : 269 pages

# Editeur : Editions de l’Homme (31 janvier 1989)

# Langue : Français

# ISBN-10 : 276190723X

# ISBN-13 : 978-2761907231

L’AUTEUR :

à lire pour découvrir sur erudit.org, des OBSERVATIONS QUANT À L’EXPÉRIENCE DU PROGRAMME
DE CARKHUFF AU SERVICE DE la PROBATION. l’expérience de la méthode de Carkhuff permet
de constater que le rôle de l’agent de probation repose avant
tout, quel que soit l’instrument utilisé, sur les qualités interpersonnelles
en relation d’aide. Indépendamment des questions de
confrontation, de dualité de rôles, de pertinence de méthodes
de traitement, les qualités interpersonnelles demeurent toujours
un outil indispensable et la base même de l’efficacité.


CARKHUFF ET LA MÉTHODE DE SOLUTION DE PROBLÈMES

Robert R. Carkhuff est un chercheur qui, dans la ligne du
pragmatisme américain, est soucieux de la rentabilité et de l’efficacité
de la relation d’aide. Ses études faites en collaboration
avec d’autres chercheurs dont B.G. Berenson, C.B. Truax et
M. Mitchell mettent en relief le fait qu’une intervention peut
non seulement être inefficace mais nuisible à un client, et en
cela le professionnel n’est pas plus favorisé que le non professionnel.
C.B. Truax affirme même qu’un conseiller sur trois est
compétent en relation d’aide !

Compte tenu de l’urgence d’améliorer l’intervention des
agents conseillers, Carkhuff développe de façon systématique les
éléments de base nécessaires à la relation d’aide et met sur pied
des outils en l’occurrence des échelles destinées à le mesurer.
Par la suite, il développe également les diverses méthodes d’intervention
qui présupposent une formation en relation d’aide.

Ces méthodes d’intervention couvrent les différentes sphères de
l’activité humaine tel le développement physique, intellectuel,
émotionnel, etc. En fait, Carkhuff s’oriente vers une technologie
humaine dont le seul critère est le mieux être individuel et collectif,
soit l’efficacité.

Quelles sont ces attitudes de base que doit démontrer
tout conseiller en entrevue ?

Carkhuff les divise en deux groupes : les qualités réceptives
qui facilitent l’implication du client dans la relation d’aide, soient
l’empathie, l’acceptation inconditionnelle (chaleur et respect) et
l’authenticité : les qualités actives telles que la spécificité, la
réaction immédiate (l’ici et le maintenant) et la confrontation
qui complètent les qualités réceptives et qui orientent le client
vers des modifications de comportement.

On doit se référer au
livre de L. Auger (1972), Communication et épanouissement
personnel, pour une définition complète de chacune de ces qualités
et pour une illustration des échelles de Carkhuff, graduées

- de 1 à 5, qui permettent de mesurer chez un intervenant le
degré de présence de chacune de ces qualités. Ainsi, pour ne
pas être nuisible en relation d’aide, l’intervenant doit se situer
au niveau 3.
- Les niveaux 4 et 5 lui permettent une intervention
utile et positive.
- Les niveaux 1 et 2 risquent d’engendrer une
détérioration chez le client ; or, selon C.B. Truax (1965), 40%
des intervenants se situent aux niveaux 1 et 2.

Doté d’une formation sur ces qualités de base en entrevue,
l’agent l’utilise par la suite à l’intérieur d’un programme d’intervention
efficace.

C’est ici que se situe la méthode de solution de
problème, méthode d’intervention qui ne s’adresse pas spécifiquement
à une clientèle délinquante. Visant la solution de problême en général, elle paraît adaptable à différents types de
clientèle.

En fait, Carkhuff divise en huit étapes (une entrevue
hebdomadaire par étape) le processus naturel que chacun emploie
inconsciemment lorsqu’il fait face à un problème (exploration,
compréhension, action). Ainsi, cette méthode amène le
client à cerner lui-même la zone problématique, à la définir
de façon concrète, à inventorier les moyens de solution et à
faire son choix sur un plan concret de l’action. Cette méthode
ne vise pas à toucher à la dynamique profonde de la personnalité,
mais permet de libérer des énergies en solutionnant un problème
concret par des moyens concrets. De plus, par cet apprentissage,
Carkhuff espère faciliter au client la possibilité de résoudre
ses problèmes éventuels.

Le rationnel de Carkhuff en ce qui a trait au court terme
apparaît peu élaboré.
Néanmoins, la méthode de solution de
problèmes répond à trois conditions :

- l’établissement de contrat,
- l’intervention sur une période limitée et
- la participation active
du conseiller et du client,

trois facteurs implicites aux méthodes
dites de court terme.

:::::::::::::::::::::::::::::::::: :

Relation d’aide, fluidité sociale et enjeux symbolico-identitaires Du paradigme réparateur au paradigme de l’accompagnement

JEAN FOUCART1
Résumé : La relation d’aide change. Dans la période de l’État providence,
caractérisée par des enjeux socioéconomiques, elle se caractérise par le
schéma de la réparation. Par contre, dans une situation de fluidité sociale,
caractérisée par des enjeux symbolico-identitaires, l’accompagnement
devient un modèle d’aide dominant.
Mots clés : Accompagnement, État providence, fluidité sociale, individualisation,
modernité, ultra-modernité, pacte, réparation, transaction.
La définition de l’aide, que ce soit dans la sphère du travail social ou dans
le domaine thérapeutique ou dans la sphère de l’école, etc., change. Cette
reconfiguration est à relier à la mise en scène contemporaine de la souffrance.
Alors que celle-ci, dans le cadre de la modernité relevait de la sphère privée,
elle est aujourd’hui sur le devant de la scène. De multiples « problèmes
sociaux » qui s’exprimaient dans le langage du conflit (conflits sociaux, luttes
des classes, conflits générationnels...) sont traduits aujourd’hui dans un autre
langage, celui de la souffrance. On parlera de la souffrance, de l’exclu, du handicapé,
de l’immigré, de la personne âgée, de l’élève, du professeur, du travailleur
social, des femmes, des homosexuels, des malades, la liste n’étant
pas limitative.
1Docteur en sociologie, il est chargé de cours au Département social de la Haute École Charleroi-
Europe, responsable du « groupe de recherche et d’intervention sociale et de la revue Pensée
Plurielle ».
98
Nous formulerons l’hypothèse que, dans un contexte de fluidité (sociale,
culturelle, identitaire), la construction des micro-compromis constitutifs de la
quotidienneté devient un enjeu central. La souffrance est l’aspect psychique
d’une rupture transactionnelle ou rupture des conditions de la confiance, écrivions-
nous (Foucart, 2002, p. 126). Ce qui est en jeu, ce sont les civilités, la
confiance, le compromis entre la liaison et la séparation. Le passage du paradigme
sociétal au paradigme de la fluidité pose la question des rapports entre
le rôle et la distance au rôle, entre le social et le psychique, entre la forme et la
vie, dirait Simmel.
L’aide passe d’un modèle réparateur à un modèle d’accompagnement. Le
changement peut être différent ou avoir des effets différents selon le champ :
scolaire, médical, social... Nous étudierons cette transformation de la relation
d’aide dans le champ du travail social, qui nous semble particulièrement exemplatif.
Nous entendons par travailleur social celui qui est « chargé principalement
d’accompagner et d’aider certains types de populations afin de favoriser leur
insertion dans le respect de l’autonomie de ces personnes. Son intervention
revêt des dimensions éducatives, d’animation, d’accompagnement et de
soutien, d’information et d’orientation, d’aide psychosociale, d’encadrement
de travailleurs sociaux ou de bénévoles et de gestion de services ou d’établissement.
Il agit en tant que professionnel salarié mettant en oeuvre un ensemble de
savoirs, de compétences et des valeurs acquises, certifiées à travers des formations
et des diplômes en travail social, perfectionnées dans l’exercice de sa
pratique professionnelle. Nous distinguerons trois grandes familles de travailleurs
sociaux : les professions centrées sur la famille et l’aide à la personne,
les professions éducatives et les professions chargées de l’animation »
(Bouquet et Garcette, 2002, p. 21).
Nous n’aborderons que secondairement les rapports entre la relation
d’aide et cette transformation terminologique qu’est le développement de la
notion d’intervention sociale, et plus encore, d’intervenants sociaux. La notion
d’intervention sociale, souligne Autès (1999), vient marquer cette indétermination
et peut-être signaler la fin d’un processus que l’on pensait inéluctable,
celui de la professionnalisation, puisque ce terme autorise la réunion dans un
même ensemble de bénévoles et de professionnels.:::::::: :

La relation d’aide :

du modèle réparateur au modèle accompagnateur

La relation d’aide est une technique professionnelle qui vise au maintien et
à la progression de l’autonomie des usagers du travail social. Mais, d’un contexte
à l’autre, cette relation d’aide peut différer sensiblement. En effet, lorsque
l’autonomie est définie dans sa potentialité (l’usager est défini à partir de sa
perfectibilité, c’est-à-dire comme étant sur la bonne voie de l’émancipation), la
relation d’aide se déploie comme un rapport pédagogique, reposant sur une
psychologie du développement du sujet. Tendue vers l’idéal éducatif, la relation
d’aide dans l’état providence marque à la fois la solidarité entre aidant et
un aidé, un rapport pédagogique dyssymétrique et s’inscrit dans une perspective
de réduction des inégalités sociales et d’intégration.

La relation d’aide se déploie comme l’un des principaux « outils » d’un travail
social consistant à compenser les déficits d’intégration, lesquels sont
mesurés comme autant de manques (voir le vocabulaire de l’inadaptation, de
la déficience, du handicap). Robert Castel (1998, p. 31) nous rappelle que la
relation d’aide est un « type de technicité professionnelle située au coeur de la
pratique du travail social, qui repose sur l’interaction entre un professionnel
compétent (...) et un usager, en vue d’améliorer l’état de l’usager ».

Cette relation
(relation d’aide ou relation de service) est de l’ordre de ce que Goffman
(1968) appelle le schéma de réparation. Il s’agit de remédier à un dysfonctionnement
en mobilisant une compétence professionnelle de type technopsychologique.

Une fois mesuré par les différentes techniques d’essence
psychopédagogique (enquête sociale, test psychotechnique, case work,

entretien psychothérapeutique…), le manque devient repérable, aménageable, transformable, en un mot perfectible ; s’ouvre alors l’horizon d’attente de
la réparation, de la guérison, de l’adaptation, de l’intégration. La relation d’aide
est ainsi inscrite dans un rapport enchanté à l’avenir (forte croyance dans le
progrès social) ; elle est fondée sur la longue durée (celle de la progression
possible de la personne ou du groupe aidé) et non sur l’urgence des situations
d’intervention.

À l’inverse, lorsque la peur du risque, de la dissolution du vivre ensemble,
ou lorsque le vivre ensemble devient problématique, ne va pas de soi, est
menacé de destruction, l’autonomie est saisie à partir des conditions sociales
qui la rendent difficile voire impossible (l’usager est identifié à partir de sa vulnérabilité,
c’est-à-dire glissant sur la pente dangereuse de l’exclusion) ; dans
ce cas, la relation d’aide devient un accompagnement social personnalisé, alimenté
par une psychologie de la rupture des liens (Laval et Ravon, 2005).

Pour preuve, dans les secteurs d’intervention de la famille, du travail et de
maintes formes de la vie sociale, la conciliation, la médiation, l’accompagnement,
la reliaison, l’activité réflexive, en tant que pratiques sur la pratique sont
érigées en norme d’intervention ordinaire. Les dispositifs sont habités par des
préoccupations concernant l’estime de soi, la confiance à reconquérir et le respect
mais aussi relatives à la honte, au mépris et à la perte de dignité.

Quand la
valeur suprême est l’individu concret davantage que le citoyen, c’est à cet individu
lui-même qu’il est demandé de se constituer comme tel. La bienveillance
est ainsi, en même temps respect, refus d’imposition et simultanément mise
en responsabilité ultime. Les nouveaux lieux du social (dispositif d’écoute, de
santé mentale, de médiation) sont de fait autant de lieux de psychologisation
du conflit mais aussi de reconnaissance de la souffrance avec lesquels le travail
doit obligatoirement composer (Genard, 2003).

6. La transformation de la relation d’aide

A. La transformation des dimensions

Quatre aspects peuvent être relevés : les savoirs, l’objet de la relation, la
population et le geste.

1. Les disciplines de référence

Sur le plan de la psychologie et de la sociologie, on passe d’une psychologie
du sujet et de son inachèvement (psychopédagogie, psychodynamique) et
de sociologies intégratrices à une psychologie qui se construit à partir d’une
analyse de la rupture des liens sociaux (désocialisation, désaffiliation) et à des
sociologies qui s’interrogent sur les manières de faire lien.

2. L’objet de la relation

Sur le plan de la relation d’aide, il s’opère un déplacement du bénéficiaire à
la relation elle-même qui devient l’objet de l’intervention. Cela renvoie à une
transformation du social et de sa définition où les usagers sont comme des individus négatifs, en situation de vulnérabilité, de désaffiliation. La relation
d’aide devient alors (ou est pensée comme) le dernier attachement au social.

Dans ce cas, la question n’est plus celle de la progression socioéducative de
l’usager dans la vie sociale, mais celle de son maintien dans les mondes qu’il
est susceptible de traverser. Plus encore, l’impératif de coproduction de l’aide
augmente : il s’agit d’éprouver ici et maintenant qu’il y a une possibilité de
réponse à la « perte » de lien social, l’enjeu de l’intervention étant de rétablir
ou de maintenir le contact.

3. La population : l’éclatement

C’est tout le public des institutions traditionnelles du travail social lui-même
qui se révèle étranger. Parce qu’objectivement, il n’est plus celui des années
de croissance. Est-il bien nécessaire de rappeler ici combien la crise sociale a
bien sûr multiplié mais aussi diversifié les publics du travail social ?

Des dénominations
apparaissent ou se généralisent qui le signalent. Aux figures classiques
de la pauvreté (chômeur, délinquant, quart-monde, handicapé, sans
abri…) viennent ainsi s’ajouter de nouvelles catégories étrangères jusque-là
au monde du travail social : « exclus », nouveaux pauvres, rmistes, toxicomanes,
victimes du sida, hooligans, victimes de violence, personnes âgées,
malades hospitalisés, sans papiers, surendettés, immigrés, etc. Plus peut-être
encore que cette diversification, ce sont les caractéristiques socio-démographiques
de chacune de ces catégories qui sont brouillées : le chômage, la précarité,

l’endettement n’épargnent ni les diplômés, ni les cadres, ni les jeunes...

4. Une incertitude quant au geste

La première question qui surgit dans le face à face de l’A.S. avec la
personne est « à qui ai-je à faire ? ». C’est de la réponse à cette question
que découle le contenu concret du travail. Le travail de cadrage (Goffman) est
inséparable d’une modalité d’action. Dire de quelqu’un qu’il est chômeur,
handicapé, délinquant, c’est définir une catégorisation, construire une modalité
d’intervention, de rapport avec d’autres experts, essayer de dégager une
solution. Le cadrage et le modus operandi qui en est inséparable est un travail
d’individualisation et de généralisation. L’usage d’une technique, le « case
work » liés à une approche rogérienne doivent permettre une approche individualisante
qui donnera lieu à une généralisation. Or, s’il y a toujours apparemment
individualisation, il n’y a plus de référent. Il n’y a alors plus de grandeur à
laquelle adosser le particulier ; c’est ce singulier qui doit d’abord s’exprimer.

B. Du cas à la personne : le travail sur la relation d’aide

Le changement du contexte social ; le passage d’un rapport positif à l’avenir
à une grande incertitude, le blocage des mécanismes de mobilité sociale, le
défrise des grandes institutions sociales (écoles, familles, travail), la crise des
mécanismes de redistribution ne peuvent pas être sans impact. On a mis en
évidence l’inopérance des classifications face aux transformations de la population
des usagers. L’intervenant se trouve confronté à la difficulté d’identifier,
de « cadrer » l’usager.

Par ailleurs, ce qui caractérise le dispositif sociopsychique, c’est peut-être
la difficulté de définir une norme. Nous vivons, écrit Ehrenberg (1998), avec
cette croyance et cette vérité que chacun devrait avoir la possibilité de créer
par lui-même sa propre histoire au lieu de subir sa vie comme un destin.

L’homme « s’est mis en mouvement par l’ouverture des possibles et le peu de
limitation individuelle, et cela jusqu’au plus profond de son intimité ». Cette
dynamique accroît l’indétermination, accélère la dissolution de la permanence,
multiplie l’offre de repères et les brouille simultanément. L’homme sans qualités,
dont Musil (1956, p. 188) a dressé le portrait, est l’homme ouvert à l’indéterminé.

Il se vide progressivement de toute identité imposée d’un dehors qui
le structurait. « Les hommes, écrit-il, étaient semblables à des épis dans un
champ, ils étaient probablement plus violemment secoués qu’aujourd’hui par
Dieu, la grèle, l’incendie, la peste et la guerre, mais c’était dans l’ensemble
municipalement, nationalement. » La question de l’identité vient se substituer
à celle de la conformité. Elle est la contrepartie inexorable de l’homme qui est
son propre souverain. Non celui qui a mal agi, mais celui qui ne peut pas agir.

L’individu est moins dans la contrainte du renoncement (permis/défendu) que
dans celle de la limite (possible/impossible). Mais, si tout est possible, tout estil
normal et tout est-il permis ? Ces questions sont politiques au sens où elles
se réfèrent aux principes fondateurs d’une société, c’est-à-dire à l’horizon d’un
monde commun. Ce qui, en finale, caractériserait le dispositif d’aide, c’est
cette impossibilité de définir où que ce soit une norme. C’est dans l’usager luimême
qu’est systématiquement recherché le seul référent possible qui puisse
tenir la relation. Ce qui définirait alors fortement la relation, c’est que cette dernière
n’a point d’autre critère que ceux qui sont déjà liés à la personne. « 

La
relation serait en quelque sorte autoréférentielle » (2005, p. 16).

C. D’une responsabilité collective à une responsabilité individuelle

Au cours des décennies de croissance, la vulnérabilité semblait d’autant
plus limitée que la marginalité pouvait être considérée comme résiduelle et la
pauvreté dans les pays occidentaux, relativement intégrée dans la croissance
économique. L’État social permettait alors de restreindre la vulnérabilité, en
faisant office de filet protecteur face aux aléas de la vie dans un conteste de
libéralisme modéré. L’État est alors pensé comme « le lieu d’une justice intégrant,
comme l’un de ses moments essentiels, l’idée de justice distributive.

En fait, l’État providence réhabilite le caractère central de la décision individuelle,
mais en l’insérant dans un ensemble de règles qui constitueront désormais
ses conditions de possibilité. Ce devoir d’intervention semble découler
d’une conception de la responsabilité qui passe par une prise en charge collective
des aléas inhérents à la vie en société. Il semble qu’il y ait reconnaissance
du principe que l’État est ultimement responsable au nom de la société de la
survie de chacun. L’action sur la vulnérabilité des personnes relève alors d’une
responsabilité étatique qui se structure avec la mise en place de programmes
d’assistance de type universel. Une telle prise en charge collective apparaît
comme un facteur de cohésion sociale. Car, il n’y a pas de cohésion sans protection
sociale. En quelque sorte, « l’État doit intervenir parce qu’il est de son
devoir d’assurer à chaque citoyen, les conditions d’existence qui sont collectivement
jugées normales à un moment donné » (2000, p. 106) Or, depuis les
années 1980, les transformations de ces devoirs sont nombreuses puisque
les politiques et les programmes sociaux tendent à cibler la personne comme
responsable de son bien-être, affirmant en cela un désengagement de l’État et
un effritement de l’État providence. Dans un contexte marqué par d’importantes
mutations structurelles, l’individu doit maintenant se responsabiliser face à
l’ensemble des événements qui ont pu accroître sa vulnérabilité sociale et individuelle.
Il devient le seul, voire le principal responsable de tous ses maux :
pauvreté, endettement, travail précaire, mauvaises habitudes de vie, soutien
social déficient, faible scolarité, mauvaise santé physique ou mentale, problèmes
de toxicomanie. Comme le souligne Ulrich Beck, « dans le contexte de
l’individualisation, ce qui auparavant était surmonté collectivement comme un
destin de classe, doit être de plus en plus pris en charge individuellement
comme une défaillance personnelle. Ce qui était un destin statistique commun
à des millions de personnes s’est transformé en une faute, une responsabilité
et une névrose individuelle. Tout cela signifie que les crises sociétales apparaissent
comme des crises individuelles et sont de moins en moins considérées
dans leur dimension sociale et prises en charge politiquement » (2001,
p. 15-25). Le principe de liberté implique que chacun doit être maître de sa vie,
que chacun décide librement de ses choix, de ses croyances et donc de son
destin. Selon ce principe, la bonne croyance et la bonne action ne sont pas
sociales, mais déterminées et choisies par les individus eux-mêmes. Le thème
omniprésent de la relation authentique est fondé sur ce postulat. Cependant,
l’obligation d’être libre, d’être maître et souverain de soi-même, présente une
face plus sombre car, si chacun est libre et placé dans les conditions de manifester
cette liberté, chacun devient aussi responsable de ce qui lui arrive. C’est
là le fondement philosophique du mécanisme d’internalisation. Quand l’individu
supposé libre réalise ses objectifs, sa liberté s’épanouit ; quand il n’y parvient
pas, il devient responsable de son propre échec, et cet échec est
immédiatement vécu sous le mode de la culpabilité, le sujet étant responsable
de son propre malheur. La force de cet impératif tient au fait qu’il est à la fois un
principe libérateur et un mode de domination et cela de manière indissociable.
L’obligation d’être libre possède deux faces complémentaires et contradictoires,
fatalement liées. L’une est celle des droits de l’homme et de l’individualisme
éthique, l’autre est celle de l’homo oeconomicus. Pratiquement se pose
la question : comment être libres et ensemble ? Le travail social est pris dans
cette contradiction et cette aporie : l’appel à la liberté du sujet lui donne du pouvoir
en même temps qu’il l’inscrit dans un mécanisme de domination. Plus on a
de pouvoir et plus on est libre, plus on est tenu d’être responsable de soi et plus
une domination objective se transforme en épreuve personnelle.

D. La contractualisation

Le travailleur social monte des projets et passe des contrats avec des
organismes publics, il passe aussi des contrats avec les usagers qui s’engagent
à changer, à jouer le jeu en échange de la prestation. L’usager devient un
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citoyen potentiel auquel le contrat restitue sa liberté et sa responsabilité ; le
contrôle social moral et plus ou moins autoritaire se transforme ainsi en gestion
des intérêts bien compris des uns et des autres. Le contrat se double de la
stratégie du projet au coeur de tous les discours sur l’insertion. Cette injonction
traverse toutes les politiques d’insertion. Mais ne faut-il pas se demander si
l’imposition de cette matrice contractuelle n’équivaut pas à exiger des individus
les plus déstabilisés qu’ils se conduisent comme des sujets autonomes ?
(2002).

E. L’intervenant en défaut d’offre
contraint de mobiliser ses ressources personnelles

Une grande nouveauté de la période, c’est que, très souvent, l’intervenant,
même s’il est le solliciteur, n’a en fait pas grand-chose à proposer ; rien que sa
personne dans bien des cas (1998). La promesse de l’intégration était hier la
condition de la relation. Quand s’évanouit une telle possibilité, la relation
devient d’autant plus problématique. Le sentiment de désespérance engendre
vite une perte de confiance vis-à-vis de tout intervenant. Quand l’offre devient
dérisoire, quand elle s’exprime dans les termes dévalorisés des stages de
toute nature, la personnalité de l’intervenant risque de devenir l’ultime ressource
dont il puisse disposer. On pourrait dire : l’intervenant n’a rien à offrir
que son temps. Mais précisément, même de ceci, il ne dispose plus (à l’inverse
du psychothérapeute), puisque ce temps lui est aujourd’hui compté. L’intervenant
doit payer de sa personne s’il veut maintenir la relation duale. Dans cette
gestion des situations de face à face, les repères et les rôles professionnels
s’avèrent le plus souvent de peu d’utilité, parce que ceux que l’on a appris par
formation ou par expérience se trouvent inadaptés à la maîtrise de situations
nouvelles où la demande n’est plus celle que l’on avait l’habitude de traiter. Par
ailleurs, on observe un phénomène d’identification aux victimes. On retrouve
ici ce qu’écrit Michael Lipsky, à savoir la propension constante à se faire l’avocat
des usagers. Ce dernier souligne à propos des agents de la street level
bureaucracy, la propension constante à se faire l’avocat des usagers. Les professions
et semi-professions, écrit-il, « qui se réclament de l’altruisme essentiel
à la plupart des définitions du professionnalisme exigent de leurs membres
qu’ils placent les besoins des usagers au premier plan. Les autres agents de
base dont les prétentions au statut de professionnel sont plus discutables affichent
également leur volonté de prendre la défense des usagers dans leur
obligation, en tant que fonctionnaires, d’être sensibles aux citoyens qui paient
leur salaire » (1995, p. 210). Il en résulte une conséquence importante : gérer
la difficile tension entre les exigences organisationnelles et la proximité avec
les usagers.
Il y a une souffrance chez le travailleur social d’aujourd’hui liée à sa propre
impuissance. On pourrait s’interroger dans cette perspective sur le régime
compassionnel et la souffrance liée à la proximité avec celle de l’autre. Cela
est propre à de multiples métiers, notamment aux infirmières. Toutefois, alors
que ces dernières sont en situation d’offre, le travailleur social est particulièrement
démuni.

F. Un travail de construction identitaire

L’intervention sociale ne tend plus dès lors à se déployer comme travail
social (au sens strict de social work) mais comme travail d’instauration ou de
restauration identitaire afin de produire une relation de félicité sociale, c’est-àdire
instituant l’autre en personne capable d’agir comme sujet dans l’espace
public. Le travail en question consiste alors à favoriser, selon différentes
modalités, l’expérience de soi, en aidant à la constitution d’une identité propre,
singulière, irréductible et à la prise de conscience de la condition d’être humain
appartenant à un contexte donné. Quand la socialisation ne vise plus nécessairement
l’intériorisation ou la conformité à des règles, mais la prise de distance
aux rôles, quand les repères professionnels et sociaux deviennent
incertains, l’insertion se trouve renvoyée à la définition de soi.
Se voit ainsi transformé en problèmes psychiques ou relevant du travail
social ordinaire ce qui était bien souvent hier de l’ordre du champ politique ou
des luttes institutionnelles. La question rabattue du lien social, hier affaire de
médiations collectives, devient objet de travail pour les intervenants, en même
temps que leurs clients se voient conviés à définir individuellement leur propre
identité. En ce sens, le lien social devient un travail individuel, un travail sur
le lien de soi à soi et, donc, de soi aux autres. En produisant de l’individualité,
le but est de produire la société.

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